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Notes pour servir à l’histoire maure (Notes sur les forgerons, les kunta et les Maures du Ḥōḍ .)
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Notes pour servir à l’histoire maure (Notes sur les forgerons, les kunta et les Maures du Hod.)
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D’après un vieux proverbe maure, sept. [1] éléments sont nécessaires à un campement émirat : un artisan (m’allem), un médecin, un professeur (coranique), un cadi, un spécialiste du coffrage des puits [2], un pâtre et un émir.
On sait que les forgerons (m’allent ; pl. m’allmīn) appartiennent à une caste méprisée. En ce qui concerne la Mauritanie il semblerait que l’indignité dont ils sont, frappés ne remonte qu’à l’arrivée des Ḥassānau xve siècle. Méprisants envers les Zénāga, le malheureux peuple vaincu dont ils firent des tributaires, ils le furent davantage encore pour les aḥrāṭīn et les forgerons.
Mais il est probable que le Berbère ayant moins de répugnance pour le travail manuel que le guerrier arabe, faisait montre envers eux de plus de largeur d’esprit. Le travail manuel est celui qui procure la nourriture la plus licite [3] et le Lemtouni, homme de religion [4], devait avoir pour l’artisan et le captif libéré la même considération que pour les autres créatures de Dieu [5] Maints Prophètes et Saints n’avaient-ils pas été des ouvriers David fut forgeron, Zakaryyā et Noé menuisiers, Moïse et Moḥammed des bergers.
Comme on le verra d’ailleurs ci-après, il est chez les Zwayā et même chez les Guerriers, des familles de forgerons qui jouissent encore actuellement d’une considération certaine.
Quelques auteurs donnent, aux forgerons de Mauritanie une origine juive ; d’aucuns ont écrit que c’était même sous le nom de Yahūd (Juifs) qu’on les désignait : : suivant une tradition des ’Ahl Barik-Allah (tribu maraboutique) rapportée par le Dr A.J. Lucas « On les appelle Yohouds parce qui, d’après la légende, seuls les Juifs en : Mauritanie étaient artisans », et suivant une autre des ’Aūlād Damān (tribu guerrière du Trārza) : « les Mallems descendent des Bafours et, chez eux, c’est la race qui est dédaignée beaucoup plus que la profession ; ce sont eux qui ont appris aux Berbères autochtones le travail du fer ; ils étaient juifs de race » [6]
Pour F. de la Chapelle l’arrivée de ces Juifs en Mauritanie aurait eu lieu dans les conditions suivantes : « En 1492, à la suite d’une violente propagande religieuse à Sijilmasa et au Touat, un agitateur, El Maghīli y faisait massacrer les juifs qui s’exilèrent en partie au Soudan et en. Mauritanie ». Et l’auteur ajoute en note : « Où ils formèrent, des tribus de forerons ; beaucoup furent en outre assimilés par les noirs » [7]
Les forgerons ont bien des épithètes péjoratives mais j’avoue qu’au cours de mon long séjour en ce pays, je ne les ai jamais entendu appeler du nom de juif. D’autre part d’après mon ami Moktār Ūld Ḥāmidun et d’après mes propres recherches, l’arrivée ou la -présence de Juifs — en Mauritanie tout au moins — ne repose sur aucune tradition réelle. On n’en trouve aucune trace dans les chroniques Maures [8] Et pourtant El Maghīli n’est pas un inconnu des lettrés puisqu’il eut un illustre disciple maure, à savoir le Kunti Sidi ’Amar Cheīkh.
Puisque nous avons décidé de flâner, nous reparlerons de ce dernier plus tard et, quittons pour un instant, les forgerons pour faire plus ample connaissance avec El Maghīli qui sera notre introducteur auprès des Kunta.
Le Cheīkh Sidi Moḥammed ben ’Abd el Kerīm el Maghīli [9] naquit, à Tlemcen. Mais il fut autre chose qu’un agitateur ; chez les Maures il passe pour avoir été très versé en logique et avoir été, en cette matière, l’adversaire du grand grammairien Es- Suyûti (911 = 1505) [10]
Devenu adulte il se fixa au Touat où il devint un des hommes les plus marquants par le savoir. Le Touat était alors un pays de haute culture et de traditions islamiques ; cependant les Juifs y étaient, nombreux et au fur et à mesure que leur puissance s’affermissait, ils sortaient, de plus en plus de leur situation légale qui faisait d’eux des tributaires, pour essayer d’accaparer le commandement, ; ils se livraient, d’autre part, aux pratiques de sorcellerie. D’après la tradition maure ce seraient là les causes de leur massacre par El Maghīli qui : « en extermina un grand nombre et obligea les autres à porter les cheveux longs sur les tempes et coupés sur le front., à ceindre leurs reins d’un foulard, à revêtir des chaussures noires et à reprendre leur situation antérieure de tributaires. Il condamne en même temps les Asmouniyin [11] parmi les savants du Touat- et autres lieux, et les ramena à la vérité » [12].


[1] Or sait toute la signification magique ou religieuse qui s’attache à ce nombre.

[2] Avec des gabions faits de lianes ou de brandies (l’Acacia Senegal ou d’Acacia Raddiana dépouillées de leurs épines.

[3] D’après la tradition musulmane, Marie, mère de Jésus, enfanta sous un palmier. Pour assurer sa subsistance Dieu lui dit : « Ébranle le palmier et tu verras tomber des dattes mûres ». (Qorim, XIX, 25). Au sujet de ce verset un marabout me faisait remarquer que dans Sa bonté et Sa toute-puissance, Dieu aurait pu éviter à Marie cette peine. Un coup de vent aurait pu suffire, mais qu’il y avait justement là une incitation au travail.

[4] Naçr ed-Din, le héros national des Zwayā, disait : « Que chacun de vous, quand il monte à cheval, place sa planchette à écrire entre lui et le pommeau de sa selle, car il n’y a pas de plus honteuse compagnie que l’ignorance, pour celui qui se présentera au seuil de l’éternité. » Ismaël Hamét : Chroniques de la Mauritanie Sénégalaise, Nacer Eddine (Paris, E. Leroux, 1911, p. 195, traduction et p. 33, texte arabe).

[5] En Zénagui, forgeron se dit : enmud ; pl. enmudan, ce mot est pour in-’amud celui de l’action, du travail = artisan. Le mépris des Ḥassān pour les forgerons se retrouve dans leurs proverbes, alors qu’on n’en trouve pas trace dans ceux des Zanaga. Un de leurs proverbes semble plutôt manifester de la pitié pour eux : enmud mar idjdfigdji, l’artisan on ne se noue pas à lui (par contrat) = on ne peut faire un contrat avec lui en raison de sa misère.

[6] Dr A. J. Lucas, Considérations sur l’ethnique maure et en particulier sur une race ancienne : Les Bafours (Journal de la Société des Africanistes, t. Iers, fasc. 1 er, 1931, p. 160-161).

[7] Esquisse d’une histoire du Sahara occidental (Hesperis, année 1930, t. XI, p. 82).

[8] Au cours de ses différentes recherches dans les bibliothèques privées du Territoire (dans l’Est, à Walâta, où il a vu environ 800 volumes, le Nord (Adrar) et le Sud (Trārza), il n’est jamais arrivé à Moktār Ūld Ḥāmidun de trouver de livres en écriture hébraïque.

[9] Originaire de la famille Zénète des Maghila

[10] Ainsi nommé parce qu’originaire de Siout. Les Maures disent proverbialement : Ses livres ont tué es-Suyûṭî parce que trop passionné de science. » Sa chambre était pleine de piles de livres ; en passant par l’étroit chemin qu’il s’était aménagé entre elles, il en heurta une un jour ; tous ses livres s’écroulèrent sur lui et il mourut étouffé.

[11] Hamet rapproche ce mot de Simon le magicien et pense qu’il signifie : simoniaques.

[12] Ismaël HAMET, Littérature arabe Saharienne (Revue du Monde Musulman, t. XII, 1910, n° 10, p. 211)




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